Les plus hautes personnalités du monde économique ne cessent de le répéter, halte à la guerre commerciale, elle serait nuisible à tous, comme l’a fait remarquer Christine Lagarde récemment en Argentine, lors du G20. Depuis les décisions controversées de Donald Trump de mettre en place des barrières douanières sur l’acier et l’aluminium, les instances économiques mondiales sont sur le qui-vive. En effet, une guerre commerciale aurait des effets délétères dans la nécessaire coopération entre Etats. Cependant, sous cette logorrhée habituelle des instances internationales, se cache une foi irraisonnée dans le libre-échange.

Depuis l’échec du cycle de Doha mené sous l’égide de l’OMC, les traités de libre-échange se sont multipliés entre l’UE et d’autres régions du monde. On compte, le CETA, le JEFTA, l’accord avec le Mercosur, Le TAFTA/TTIP, etc. L’UE qui a la souveraineté commerciale de ses Etats membres, multiplie les accords de libre-échange, dans le but de soutenir la croissance.

Toutefois, le commerce mondialisé fait fi des contraintes de notre temps ; le dumping fiscal, social et écologique, à l’intérieur même de l’UE et à l’extérieur. Or, dans le contexte social et écologique que nous connaissons, il est difficile de laisser des produits de qualité douteuse fabriqués par des ouvriers sous-payés à l’autre bout du monde, circuler sans entraves et, par là même, détruire des économies entières. Ainsi, face à ce nouveau contexte, il apparaît nécessaire de lire et/ou de relire un auteur du 19e siècle dont les idées nous sont éminemment contemporaines.

Il s’agit de Friedrich List (1789-1846), économiste allemand, qui a notamment participé à l’élaboration du système ferroviaire Outre-Rhin. Sa critique du libre-échange, ses idées sur les forces productives et le protectionnisme éducateur, développées dans Système national d’économie politique1, sont plus que jamais d’actualité.

Le libre-échangisme en trompe l’œil

Que cache cette doctrine du libre-échange ou « onzième commandement de Dieu » comme a pu le dire List en son temps, que nous dit-elle à propos des forces industrielles en jeu ? Du degré de développement des Etats et de leur volonté impérialiste ? Friedrich List l’avait très bien compris, le libre-échangisme est le faux nez de l’impérialisme économique. Il est le support d’un Etat qui fort d’une industrie fortifiée par un protectionnisme efficient, se lance à l’assaut des autres économies moins bien structurées. A l’époque de List, c’était l’Angleterre, qui par une révolution industrielle débutée avant ses concurrents européens, avait pu jouir de l’expérience et des forces accumulées par son industrie. De ce fait, la liberté commerciale était pour elle le moyen d’élargir les débouchés de ses entreprises manufacturières sur les autres nations européennes et du monde. Ainsi, selon l’expression de List, « retirer l’échelle » ne permettant plus aux autres pays d’atteindre son niveau de développement. Dans les faits, cela va jusqu’à la coercition militaire, il suffit de se remémorer l’épisode de la guerre de l’Opium avec la Chine. De nos jours, ce jeu est pratiqué (avec une pointe d’hypocrisie) par les Etats-Unis, la Chine, l’UE et surtout toutes les institutions mondiales, FMI et OMC en tête de liste.

Le dogme du libre-échange n’offre pas les moyens de développement pour tous. Il contraint les Etats les moins performants à subir le jeu inégal des nations industrialisées. Derechef, se livrer une bataille sur les produits de piètre qualité ou à baisser drastiquement le « coût du travail » ou à sacrifier l’environnement.

Théorie de la valeur vers la théorie des forces productives

« Les causes de la richesse sont tout autre chose que la richesse elle-même. Un individu peut posséder de la richesse, c’est-à-dire des valeurs échangeables ; mais s’il n’est pas capable de produire plus de valeurs qu’il n’en consomme, il s’appauvrira. Un individu peut être pauvre, mais, s’il est en état de produire au-delà de sa consommation, il deviendra riche. »2.

Cette leçon de List est sans doute la plus importante pour notre association et le combat qu’elle mène. Il nous dit en somme, que rien ne sert d’avoir des richesses ; il faut savoir la créer. Une leçon en apparence anodine, banale, un truisme presque, mais combien de nations ont périclité faute d’avoir assimilé cette idée force. La France elle-même a perdu de sa grandeur par manque de considération pour son industrie, les pays d’Europe du sud, a fortiori, avec quelques paradoxes néanmoins.

Dans Système national d’économie politique, List compare deux grands Etats européens, l’Espagne et l’Allemagne. La première a connu la conquête du Nouveau Monde, l’or et les épices. L’Espagne était une nation riche de tous ces actifs qu’elle pouvait échanger à des prix très élevés. Cependant, elle n’a pas soigné sa base productive et a fini par irrémédiablement décliner pour n’avoir plus aucun poids dans le destin de l’Europe. La seconde, a subi famine, peste et guerre civile. Mais l’Allemagne, a toujours su sauvegarder ses forces productives et, ainsi, rester un pays prospère qui sait produire des richesses. La trajectoire de nos deux voisins européens montre l’importance vitale, pour une nation, de développer ses forces productives.

Pour ce faire, agir sur les forces morales nous dit List, Education, Culture, et adopter une politique industrielle intelligente, alliant concurrence avec le monde et protection des industries naissantes et sensibles. Si les entreprises produisent de la valeur échangeable, les gouvernements, eux, façonnent des forces productives. Le Mai s’inscrit dans cette optique, participer aux débats sur la formation d’une force productive française digne d’affronter les turpitudes du 21e siècle.

Le protectionnisme éducateur

« Il suit de là que si nous négligions de donner, par notre propre législation, à notre industrie nationale une direction conforme à nos intérêts nationaux, nous ne pourrions pas empêcher du moins les peuples étrangers de régler notre industrie nationale dans leur intérêt réel ou supposé, et, en tout cas, de manière à arrêter le développement de nos forces productives. »

Ce que défend List n’est pas la restriction totale du commerce, la fermeture, le « repli sur soi » dirait-on aujourd’hui. Non, il prône plutôt un protectionnisme intelligent sur des industries nouvelles ou à fort intérêt national. List serait plutôt le défenseur d’une dialectique entre liberté de commerce et protection des intérêts nationaux avec toujours l’optique du développement des forces productives nationales. Selon lui le protectionnisme est un moyen et non une fin. Ce moyen consiste à restreindre, temporairement, ses valeurs échangeables afin d’accroître, durablement, ses forces productives.

Lorsque la France autorise General Electric à racheter la branche énergie d’Alstom, qui représente 70% de l’entreprise, elle méconnaît les leçons de List. Notre pays a décidé, en effet, de privilégier la vente d’un actif à forte valeur échangeable en diminuant de manière significative nos forces productives. De fait, l’un des pays les plus impliqués dans la production d’énergie nucléaire, ne contrôle plus la construction de ses propres turbines, pourtant nécessaires à l’alimentation des centrales. Au début des années 2000, la France a connu le même problème avec la naissance d’une filière photovoltaïque qui n’a pas été protégée face aux entreprises chinoises subventionnées. Ces dernières ont pu employer une politique agressive menée par des prix plus faibles et inonder ainsi le marché européen de leurs produits électroniques devenus autosuffisant en énergie. Aujourd’hui, les entreprises de ce secteur, en France et en Europe, sont quasi inexistantes.

C’est en cela qu’une politique protectionniste est essentielle et que la lecture de cet immense penseur de l’économie est déterminante. Friedrich List nous rappelle que le protectionnisme et la liberté commerciale sont les deux jambes d’une politique industrielle réussie. Dans cette optique, un Etat stratège ne serait-il pas indispensable ?

 

(1) Paru en 1841, traduit en français pour la première fois en 1851, puis 1857, par Henri Michelot.

(2) List.F, « système national d’économie politique », Capelle, Paris, 1857, 1ed 1851, 556 p.

 

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