A l’origine se trouve George Orwell et son fameux roman « 1984 ». Il invente la Novlangue (Newspeak en anglais), ce langage parlé par les habitants du régime totalitaire d’Océania, construit délibérément par le pouvoir afin d’effacer toutes nuances et complexités lexicales. Le but est de rendre impossible l’expression de toute idée subversive. Les mots étant porteurs de sens, d’idées, et donc de possible contestations, on les modèle, on les transforme ou les supprime pour servir une cause : celle de l’idéologie dominante.

Bel imaginaire que celui d’Orwell, me direz-vous, mais si cette idée fait peur nous en sommes encore loin ! Il suffit de voir le nombre de linguistes, de formations en langues à l’Université ou ailleurs, de voir les débats autour du langage inclusif, l’importance de l’Académie Française…

Mais les mots ne sont-ils pas d’abord, chose vivante, l’affaire du peuple qui les utilise ? Nous les maîtrisons, les créons parfois. Mais nous ne laisserons jamais une entité seule réduire notre mode de communication de la manière dont Orwell le décrit.

Pourtant la réalité étant inspirée de la fiction (ou est-ce l’inverse ?), ce mot passera dans le langage commun suite au succès du roman. Le mot « novlangue », devenu féminin, désigne un « langage épuré, convenu, rigide, destiné à dénaturer la réalité », selon le Larousse.

Et, d’une certaine manière, nous modifions notre langue tous les jours. Après le travail nous nous rendons à des « after work » pour y déguster des « cocktails ». Ou nous regardons le « prime time » pour apercevoir le « one man show » de notre humoriste préféré, le dernier « thriller » ou peut-être le « best of » de l’émission. Tous ces anglicismes détruisent-ils la langue française ? Ce n’est pas vraiment notre question. Même si nombre d’auteurs de science-fiction imagine des sociétés mondiales uni-linguistes dans un futur lointain.

Là où cela nous pose problème c’est lorsque cela nous conduit à la “start-up nation”. Les idées rétrogrades sont tellement plus belles en anglais !

Et c’est toute l’idée de la novlangue, qui englobe bien plus que les simples anglicismes. Ici, on construit une forme de “mise en marché sémantique” pour vendre. Vendre un projet politique ou une voiture, pour un expert « marketing » la différence n’est finalement pas si grande,  il faut savoir tordre les mots pour leur faire dire ce que l’on veut. La « start-up nation », c’est novateur, c’est jeune et tellement dans l’air du temps, c’est ce dont la France aurait besoin en ces temps incertains. C’est bien tout le travail de communication politique. Et pendant ce temps, de l’autre côté de l’Océan, M. Trump fabrique des “alternatives facts” sur un outil technique de lui-même limité en termes de complexité lexicale : « Twitter » et ses 140 caractères.

Sommes-nous finalement si loin du roman d’Orwell ? La société (comme les entreprises) cherche la sécurité, pourquoi prendre le risque de s’exprimer avec plus de 140 caractères. Pourquoi faire « compliqué »…quand on peut faire simple ? Nous aimerions parfois que la réponse à cette question sonne plus comme une évidence. Parce que les mots ont une importance performative énorme. Parce qu’ils construisent la réalité qu’ils décrivent. Parce que, nous le savons depuis la Grèce d’Aristote et le sophisme, la maîtrise des mots permet celle des foules.

Depuis quelques années, on parle de charges sociales plutôt que de cotisations sociales, de partenaires sociaux plutôt que de syndicats. Les patients, spectateurs, utilisateurs tendent tous à devenirs des clients Nous serions tous associés ou collaborateurs dans la nouvelle économie collaborative des « starts-up », et non plus des salariés. Ce ne serait pas la rentabilité maximale que chercheraient les investisseurs mais plutôt la compétitivité des entreprises…

Le vocabulaire managérial, celui de la nouvelle entreprise qui entreprend sans contraintes, a envahi celui de la sphère politique et publique. On observe facilement comment le choix des mots influence la pensée. Si les impôts sont des charges, bien sûr que cela pèse sur les entreprises et que c’est un poids qu’il faut logiquement réduire. Si nous sommes tous associés, évidemment qu’il n’existe plus de rapports hiérarchiques dans le travail, que chacun est « libre ». Si nos vieux syndicats sont maintenant les partenaires sociaux de nos entreprises, c’est qu’il n’existe plus non plus de rapports conflictuels. Mais à quoi servirait alors le code du travail ? Pourquoi s’encombrer de toutes ces reliques du passé ? Pourquoi ne pas laisser faire cette nouvelle économie ? Le monde nouveau est tellement plus beau, tellement plus simple…

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